Textes authentiques divers

1. La nature même des informations apportées par ce que l’on appelle en français hexagonal les «mass-media» s’oppose à la démarche scientifique : la sensation s’oppose à l’observation. La recherche du sensationnel vise à déclencher les réflexes, les impressions immédiates, instinctives, irraisonnées, qui non seulement ne favorisent pas, mais paralysent l’effort de réflexion. En poursuivant l’audience du plus grand nombre, l’information contemporaine s’oblige aux expressions les plus simplistes, les plus voisines de l’instinct. Elle en vient à donner priorité et même exclusivité à ces «nouvelles» spectaculaires que sont les guerres, les révoltes, les bagarres, les embrassements et les ruptures, les assassinats, les séquestrations d’otages. Un détournement d’avion aura la «une» de toutes les T.V. et de tous les journaux du monde, et impressionnera plus qu’une étude sérieuse sur la violence.   (Jean Fourastié, Economie et Société)  

 

2. Essayons d’abord de comprendre pourquoi l’enfant éprouve le besoin de gaspiller. Première raison : tout simplement parce qu’il est un enfant; c’est-à-dire curieux de tout, ayant un besoin de multiplier essais et expériences pour savoir « comment c’est fait »; parce que, comme tous les enfants, il est étourdi; parce qu’il se laisse entraîner par ses impulsions. Autre raison : l’exemple de l’adulte. On connaît les remarques amères de l’éboueur : « Si vous saviez ce que je trouve dans les poubelles ! » Les gens jettent à la poubelle ce qui les encombre ou ne leur plaît plus, et qui pourrait encore servir.                                            (E. Grigny, Hebdomadaire La Vie, 1978)

 

3. Vous le savez, mais vous ne l’avez peut-être pas assez médité, à quel point l’ère moderne est parlante ? Nos villes sont couvertes de gigantesques écritures. La nuit même est peuplée de mots de feu. Dès le matin, des feuilles imprimées innombrables sont aux mains des passants, des voyageurs dans les trains et des paresseux dans leurs lits. Il suffit de tourner un bouton dans sa chambre pour entendre les voix du monde. Quant aux livres, on n’en a jamais tant publié. On n’en a jamais tant lu, ou plutôt tant parcouru !                                       (Paul Valéry)

 

4. Regardez les gens courir affairés, dans les rues. Il ne regardent ni à droite, ni à gauche, l’air préoccupé, les yeux fixés à terre, comme des chiens. Ils foncent tout droit, mais toujours sans regarder devant eux, car ils font le trajet, connu à l’avance, machinalement. Dans toutes les grandes villes du monde, c’est pareil. L’homme moderne, universel, c’est l’homme pressé, il n’a pas le temps, il est prisonnier de la nécessité, il ne comprend pas qu’une chose puisse ne pas être utile; il ne comprend pas non plus que, dans le fond, c’est l’utile qui peut être un poids inutile, accablant.                                                                    (Eugène Ionesco)

 

5. Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. Un paysage pourra être beau, gracieux, sublime, insignifiant ou laid; il ne sera jamais risible. On rira d’un animal, mais parce qu’on aura surpris chez lui une attitude d’homme ou une expression humaine. On rira d’un chapeau; mais ce qu’on raille alors, ce n’est pas le morceau de feutre ou de paille, c’est la forme que des hommes lui ont donnée, c’est le caprice humain dont il a pris le moule.         (Henri Bergson)  

 

6. Nous altérons plus ou moins ce que nous protégeons; nous ne cessons jamais  tout à fait de nuire aux êtres vivants que nous nous employons à défendre contre nous-mêmes, non pas contre nos mauvais penchants, mais contre notre nombre et les formes les plus légitimes du progrès humain. Notre présence et notre civilisation influent sur la vie de l’animal, quel qu’il soit. Il n’est pas aujourd’hui une seule espèce qui se trouve à l’abri des diverses manifestations de notre existence, des effets de nos inventions. La faune de la brousse africaine voit et entend, chaque jour, des avions, des hélicoptères ou les véhicules automobiles des amateurs de safaris. Dans nos pays, les animaux vivant en liberté au fond des forêts ou au plus secret de nos campagnes sont constamment assaillis par le bruit des moteurs de voitures, par celui des engins mécaniques dont la masse, peinte de couleurs vives, crève le paysage, et les tirs de mines, sur les chantiers, dans les carrières, le bang des avions supersoniques ne leur laissent guère le temps de nous oublier.                                                                                                                P. Gascar, l’homme et l’animal 

 

7. L’université, pourquoi faire ?   La rentrée dans les universités a été particulièrement calme. Et pourtant étudiants et professeurs s’interrogent sur l’avenir de certaines filières d’enseignement que le ministre envisage de supprimer au nom de la «rentabilité» et de la «professionnalisation». S’il est vrai que certaines études débouchent inexorablement sur du chômage, d’autres disciplines de l’enseignement préparent les jeunes à des professions d’avenir qui ne sont pas évidentes actuellement. La sélection de ces filières est extrêmement difficile, comme le reconnaissent même les spécialistes de la prévision du marché du travail. Le Matin a cherché à présenter quelques formations universitaires susceptibles de créer des emplois dans les années 1985 ou de développer certaines techniques qui nécessiteront une main-d’œuvre assez spécialisée. Ces filières devraient intéresser les jeunes gens qui, ayant obtenu leur baccalauréat, cherchent encore leur voie. Tout le monde est d’accord pour dire que les universités doivent se rapprocher du monde économique qui les entoure, et au premier chef les étudiants, dont le premier souci est leur avenir professionnel. Mais il est indispensable de conserver à l’enseignement supérieur son caractère culturel général. Les universités doivent rester un creuset d’idées et d’innovations.                                                                                                                                                       Le Matin, 26/11/79

 

8. La peine capitale :   Ceux qui jugent et qui condamnent disent la peine de mort nécessaire. D’abord – parce qu’il importe de retrancher de la communauté sociale un membre qui lui a déjà nui et qui pourrait lui nuire encore. – S’il ne s’agissait que de cela, la prison perpétuelle suffirait. À quoi bon la mort ? Vous objectez qu’on peut s’échapper d’une prison ? Faites mieux votre ronde. Si vous ne croyez pas à la solidité des barreaux de fer, comment osez-vous avoir des ménageries ? Pas de  bourreau où le geôlier suffit. Mais, reprend-on – il faut que la société se venge, que la société punisse. – Ni l’un, ni l’autre. Se venger est de l’individu, punir est de Dieu. La société est entre deux. Le châtiment est au-dessus d’elle, la vengeance au-dessous. Rien de si grand et de si petit ne lui sied. Elle ne doit pas “punir pour se venger”; elle doit corriger pour améliorer. Transformez de cette façon la formule des criminalistes, nous la comprenons et nous y adhérons. Reste la troisième et dernière raison, la théorie de l’exemple. – Il faut faire des exemples ! il faut épouvanter par le spectacle du sort réservez aux criminels ceux qui seraient tentés de les imiter ! – Voilà bien à peu près textuellement la phrase éternelle dont tous les réquisitoires des cinq cents parquets de France ne sont que des variations plus ou moins sonores. Eh bien ! Nous nions d’abord qu’il y ait exemple. Nous nions que le spectacle des supplices produise l’effet qu’on en attend. Loin d’édifier le peuple, il le démoralise, et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu. Les preuves abondent, et encombreraient notre raisonnement si nous voulions en citer. Nous signalerons pourtant un fait entre mille, parce qu’il est le plus récent. Au moment où nous écrivons, il n’a que dix jours de date. Il est du 5 mars, dernier jour du carnaval. À Saint-Pol, immédiatement après l’exécution d’un incendiaire nommé Louis Camus, une troupe de masques est venue danser autour de l’échafaud encore fumant. Faites donc des exemples ! le Mardi gras vous rit au nez. (Victor Hugo, Le dernier jour d’un condamné, préface, 1829.)    

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