samedi, 16 septembre 2017 15:43

Aux abonnés absents d’ici et d’ailleurs Spécial

Écrit par
Évaluer cet élément
(0 Votes)

 

Hamid !

Il y a un an jour pour jour, de ta chambre d’hôpital, tu m’as appelée. Ta voix toujours présente me répète en écho : « Hadja, je m’ennuie dans cette boîte ; fais une prière pour moi. » j’ignorai alors que ce serait notre dernier échange. J’ignorai que la faucheuse était à ton chevet prête à moissonner ton dernier souffle de vie. « inchaallah » te dis-je, pleine d’espoir. Un espoir, que ta voix m’a laissé croire. Une voix que tu as voulu chantante, vivante jusqu’au point final de cette vie que tu aimais tellement. Mais Dieu n’a pas voulu te prêter vie , préférant te rappeler à lui ; non comme une punition, mais comme une bénédiction ; non comme une vulgaire fin, mais comme un recommencement dans l’éternité promise.

Hamid, toi dont la foi est immense, tu m’as dit un jour ; alors que la maladie grignotait peu à peu ton corps : «  tu sais Hadja, je ne mourrai pas de maladie, la maladie n’est qu’un prétexte pour ceux qui ignorent ce que poésie est. Dieu en me mettant dans le ventre de ma mère en a décidé ainsi : tu t’appelleras Hamid. Tu vivras tant d’années, tant de mois, tant de semaines, tant de jours, tant d’heures, tant de minutes, tant de secondes. Pas un instant de plus ! entre temps Hadja je vis à la folie de l’écriture, comme un barde qui n’a de soucis que son verbe et sa flûte ! »

Et tu es parti.

Tu es parti comme tu es venu ; dans le silence et la solitude.

Au détour de ce qui me rappelle, m’interpelle à ton souvenir ; la tristesse me surprends et me submerge me faisant chavirer pour échouer là où tu reposes désormais. Ce n’est pas la terre qui t’a vu naitre, ni celle profonde du verbe aimer, c’est la terre de l’alfa et de l’armoise qui t’a vu « grandir » et qui t’a offert son cœur avant de te prendre tout entier dans ses profondeurs. Le « mektoub » dirais-tu, sourire en biais. Mais c’est connu chez nous, ô toi qui a si bien connu ce chez nous et tous les ailleurs pour y avoir usé tes yeux ta mémoire et tout ton talent ; c’est connu, on ne choisit pas sa terre. C’est elle ; autoritaire ; qui convoque le corps quand l’âme s’en retourne à son créateur.

Je me surprends encore à te parler, à te dire dans cette langue que tu as aimée et tellement triturée, prose et poésie ; et par-delà notre grande amitié littéraire ; nous n’étions ; heureusement pas ; toujours d’accord. Moi par ma franchise exaspérante et toi… toi, ma foi que puis-je dire, alors que tu n’es plus là pour me répondre ou me fâcher quelques jours et revenir, un nouveau texte sous le bras, comme prétexte, alimenter nos si merveilleuses joutes verbales ? Et ça repartait , « sur les chapeaux de roues » ; qu’est- ce que tu aimais ces expressions ! Combien en connaissais-tu  dans les plus fins détails de leur origine et de leur emploi ? de combien en usais-tu ? Larousse en serait vert de jalousie ! Sans entraves donc ni aprioris, ça repartait « cahin caha » , mais sans grincement de dents. Tu aimais me lire, sans jamais faire semblant, car avant tout tu aimais lire. J’aimais que tu me lises et je te lisais pour assouvir ma soif d’apprendre de toi et des autres.

Entre deux lectures, lire encore : tes cours, les miens, tes belles envolées,  mes  tentatives d’écriture, ma sédentarité, ton nomadisme « civilisé » , quelque bonheur , quelques tristesses , au bahut ou à la librairie, tout un univers qui fut et qui fuit entre les pages du souvenir où je retourne te chercher sans jamais t’y retrouver. Je savais pour te l’avoir si souvent dit, que j’allais y trouver Camus, Senac , Fanon, Feraoun …  Hamid Nacer Khodja  que nenni !

Il a plu après toi des hommages, tous aussi beaux les uns que les autres . N’était-ce pas là leur devoir d’honorer ta mémoire  en citant toujours ceux que tu n’avais de cesse d’honorer par tes recherches et tes essais ? Tous disaient en verbe finement ciselé ce que tu avais accompli pour eux , mais personne n’avait su dire qui tu es , ce qu’il est advenu  de l’écrivain enterré vivant sous les lourds cercueils de ces auteurs pour lesquels tu avais condamné ta plume et enseveli sous la poussière de leurs livres , ton œuvre jamais commencée , tant tu étais occupé à les sublimer . plus tu les tirais vers la lumière , et moins on te voyait… ô combien ne te l’ai-je dit ? ô combien t’ai-je demandé d’être , d’être toi ? ô combien m’as-tu boudée pour ça… Mais à présent , qui pourrait , sans l’écorcher, sans le travestir, parler de l’Homme évanescent que tu avais appris à être  et dont tu nous as laissé le souvenir ?

Qui pourrait dévoiler tes secrets jalousement gardés sous des tonnes de mots et de maux , des tonnes de brouillons d’une vie passée à écrire et à « s’effacer » ?

Dis-moi ô toi qui es parti si vite, si promptement ; «  yerham mene zar ou khaffaf » ; m’aurais-tu dit (nos expressions idiomatiques n’avaient, elles non plus, aucun secret pour toi) . Toi, léger comme une plume bien inspirée, tombée du nid, parti là où les ailes se déploient comme ton rire forcé dont l’écho me poursuit dans  ma quête de ce que tu fus vraiment. Dis-moi, qui me l’enseignera ?

Tu es parti ! Assidument, je retourne te chercher…  Dans « la profonde terre du verbe aimer », j’ai cru entrevoir ton ombre : vers fragiles mais profonds, à s’y noyer , à y noyer toutes les peines de l’univers, les tiennes surtout !

Poète inassouvi,  à ta propre source assoiffé , si peu rassuré , préférant se faire accompagner dans son unique recueil par une autre plume , mais pas des moindres. A deux, voler , voler plus haut, voler tout bas, que personne ne t’entende blasphémer ta poésie , ta si belle poésie !

Et cette humilité qui te perdra qui t’a perdu : moitié toi, moitié Bonan  et tout toi ; ton être, ton âme, tes émotions restées entassés sur des feuilles jaunies de dizaines de recueils qui, peut-être, jamais ne verront la lumière du jour.

Tout toi apeuré, tremblotant de tes phrases pour « elle » qui t’habite, qui  te squatte depuis l’adolescence à faire de toi le SDF des sentiments , et puis encore l’autre, les autres  et que sais-je encore ? tout toi aimant, mais jamais aimé de toi. Tout toi homme de lettre accompli mais « inachevé » , aimant une ombre. Une ombre aimant une ombre : rêve, mirage…cauchemar !

J’ai pris ma pelle et toutes mes sueurs pour creuser  cette profonde terre où « aimer », n’avait pris ni racines ni ailes ; aride comme la solitude, comme l’illusion, comme l’oubli, comme le néant dans lequel de poème en poème je m’enfonçais  et plus je te lisais et plus je te perdais de vue.

Alors, j’ai écumé tes vers, prélevant ici et là toutes tes blessures, toutes tes douleurs et j’ai reconstitué une mer de maux … (bahr el awja3). Cette profonde terre du verbe aimer  n’était donc, qu’une île perdue dans ton océan de chagrin en tes vers épars ramassés larme après larme au creux de ce mouchoir qui ne pourra contenir tout ton exil. Un puzzle désordonné, fait de toutes les chimères du monde en un poème te résumant,  fait de débris de toi et de toutes tes brisures . je te relis et te fais lire en apnée de ta grande tristesse.

 

« tu es malade

Sans poitrine

Ma chair froide

Mes blessures

Mes espaces clos.

 

Seul

Os de mauvaise moelle

Soupirai-je

Appel  fertile du suicide

Peur.

 

Nuit éventrée

Sourde nuit

Régnante et absurde

Mourir.

 

Vide effrayant

De mon corps

Germe en exil

De tous mes absents.

 

Comment me laver de cette crasse ?

Loin du rêve

Dansant

Le long des larmes.

 

Quelque part

Derrière cette vie

Mes défauts d’ombre

J’accepte mes os

Dans mes hivers fermés.

Timidité, nudité

Brûle ma poitrine

Faut-il vraiment mourir ?

Sans être aimé ?

Coupable de ta chanson.

 

Comme la mort

Du malheur en dépit

Quand je suis triste

Je suis digne de toi.

 

Je suis si heureux

D’être malheureux

La mort au creux

Ma bouche auprès des larmes.

 

Au pain de l’exil

Au rejet de l’absence

Ma santé face à ton cœur

Sous ma douleur

Ma cause d’aimer

Et d’en finir.

 

Murmure si touchant

Aimer est-ce encore pleurer ?

Haut silence

Du poète obscur.

 

Vers l’inégal des couleurs

Un passé rompu

Se débattre à genoux

Mes cils épars

Se taire.

 

Le poids du bonheur

Le verbe a toujours mordu

La grande absence

Je pleure et je tremble

Mes cendres.

 

La tourmente

Déchirée, déchirante

Deux vies qui se meurent

Les ossements chavirent

Négatif aux autres.

 

Violence

Affliction

Chair et sang

Me fait mal.

 

Que je pleure

Que je meure

Comme un fossile

Quelle foi

Sinon fendue. »  Hamid NK ,( vers que j’ai décollés et recollés de la profonde terre du verbe aimer)

 

Insondable ami, au visage si heureux, dans quelle mare aux malheurs puisais-tu donc tes vers ? qui est cette muse en noir qui toujours t’accompagne ? lorsqu’on a fini de lire ta poésie, on en sort (si on arrive à s’en sortir) comme d’une bataille , mutilé, ensanglanté… vaincu !

Tu es parti ! je continue mon naufrage, ou le tien,  dans ton unique roman : un récit autobiographique ou « Le bossu de notre Dame » autrement raconté, avec ; comme l’épée de Damoclès la main pesante et oppressante de Jean Senac. (jumeau, ou un bonheur pauvre)

Pourquoi cette effacement de ta personne ? pourquoi ce déni de ta beauté intérieure, de celle de ton verbe , de l’amour, du bonheur ? pourquoi ce choix de vivre dans l’ombre ? l’ombre des auteurs grandis par ton verbe et ta verve, l’ombre des professeurs, l’ombre des journalistes, l’ombre des étudiants, l’ombre des ombres ?

Tu es parti et je m’interroge :

Qui serait ce jumeau , à la fine prose qui viendrait faire riche notre bonheur de connaitre enfin le grand homme que tu fus et révéler le grand poète romancier que tu aurais dû être et qui ressusciterait de l’oubli les pages endormies de tes recueils et de tes romans jamais publiés ? comme tu l’as fait pour Senac, Camus , Fanon et les autres. Qui saurait, dans l’effacement  de l’égo et l’humilité, dont tu avais le secret ; dévoiler l’extraordinaire personne que tu as été pour nous tes amis, pour Radhia, pour tes enfants condamnés à vivre derrière la muraille du silence et de l’oubli.

Tu es parti Hamid, il y a un an !

Nous demeurons encore tristes et perplexes !

Humblement , ton amie de plume et de pleurs. Nora Maidi Kasse .  (Djelfa le 15/09/2017)

Lu 546 fois Dernière modification le dimanche, 17 septembre 2017 14:48
Plus dans cette catégorie : « Poème dédié au site khouasweb