mercredi, 02 décembre 2015 15:21

La dame en transe Spécial

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Debout devant sa glace, après une dure semaine de travail, elle essayait une à une des robes de soirée pour se rendre à une fête de mariage.

 Délestée de tous les fardeaux du quotidien, elle se mit en beauté : beauté extravagante, pour plaire à soi, pour plaire aux autres, pour effacer le temps d’une soirée l’image en noir et blanc qu’elle avait d’elle-même.

 Une légère robe de soie nacrée cintrée, dessinant délicatement les galbes de ses hanches fleuries, préservées des douleurs et des bonheurs de la maternité. Par-dessus, une veste de velours noir brodée d’or, et un fichu blanc en dentelle incrusté de perles pour couvrir sa belle crinière noire, qui lui donnait l’air d’une madone tout droit sortie d’un tableau de Picasso.

 Juste un trait de khôl dans ses yeux papillon,et la voilà prête en moins d’une demi-heure, tant elle était pressée de quitter la monotonie du quotidien, pour rejoindre le temps de quelques heures, la liesse et la joie, et oublier ce mari trop ambitieux et si peu attentionné qu’elle avait dû accepter par lassitude, après un trop jeune divorce.

  -Tu vas où comme ça ?lui dit-il machinalement.

 -J te l’ai dit hier, je suis invitée à un mariage.

 -Je le sais, mais où ? Je t’y accompagne !

 -Non, inutile de te déranger, Zahra et son mari vont passer me prendre.

 -A quelle heure rentreras-tu ?

 -Je ne sais pas, quand la fête sera finie…Allez au revoir !

 Sans se retourner, elle claqua la porte d’entrée comme on claque le dernier maillon d’une chaîne.

 -Attends, cria-t-il à son intention… Comme tu es belle ce soir Amira !

 Mais Amira, loin de se douter de ça, était devenue au fil des ans, si loin, si lointaine, et tellement inaccessible. Elle s’engouffra dans la voiture ; le masque de la tristesse tomba à cet instant et elle parut plus rayonnante que jamais !

 -Bonsoir Moussa, salut Zahra, merci d’être passés me prendre.

 -Mais c’est un plaisir pour nous, s’empressa de répondre Zahra.

 - Voyons, voyons rétorqua Moussa on ne dit pas ça à ces plus vieux amis Amira !

La voiture démarra, Slimane , impuissant, le visage grave, suivait la scène dissimulé derrière les rideaux de sa chambre.

Dans l’habitacle, la discussion s’enclencha entre les deux femmes, pendant que Moussa conduisait sans mot dire. De temps à autre, il jetait un œil dans son rétroviseur pour croiser le regard de sa passagère qui, ne l’avait pas laissé indifférent.

Ce visage qu’il connaissait pourtant depuis plus de quinze ans, lui semblait, si différent !

Amira était métamorphosée ce soir ; une alchimie faite de tristesse, de beauté mature et naturelle et de liberté, la rendait plus sublime que jamais.

- Vous êtes radieuse ce soir Amira, ne put-il s’empêcher de lui avouer.

Parfaitement, j’allais le dire , reprit Zahra en se retournant vers son amie. Ce soir, tu es vraiment belle, serais-tu amoureuse de Slimane ?

Confuse par de tels propos lancés par Zahra devant son mari, Amira sentit le pourpre l’envahir. Elle n’en fut que plus belle encore.

 Moussa le remarqua. Il décida de réajuster son rétroviseur pour ne plus avoir son regard troublé et si troublant dans son champ de vision, et freiner les battements de son cœur qui venait de s’emballer dans le silence de la pudeur qui s’imposa lourdement dans la voiture.

Il se demandait au plus profond de lui-même, pourquoi une femme d’une telle beauté et d’une telle intelligence n’avait jamais croisé le bonheur ? Pourquoi Slimane restait-il insensible à son charme, lui qui en séduisait plus d’une dans les bureaux de son entreprise ? Pourquoi restait-elle prisonnière de la tristesse de son quotidien morne et fade, alors qu’elle pouvait prendre son destin en main, rendre un homme heureux, être heureuse à son tour ?

Qu’est ce qui l’en empêchait ? Qui gardait les clés de son bonheur ? Où les a-t-on ensevelies et pourquoi les avoir dérobées ?

Tant et tant de questions qui se bousculaient dans sa tête, et dont il fut réveillé par les appels de sa femme :

- Hé ! Mouss ! hé Moussaillon ! C’est ici qu’on s’arrête ! Tu as dépassé la salle des fêtes !

 Moussa freina sec et se retourna pour faire sa marche arrière. Il caressa Amira du regard pour l’assurer de toute sa tendresse et la rassurer sur son sort. Moussa aimait sa femme et à aucun moment il ne lui aurait été infidèle. Mais à ce moment précis, il aurait aimé être deux hommes pour pouvoir rendre cette pauvre âme heureuse autant qu’il avait su le faire pour Zahra…Ce n’était guère de la pitié, mais un sentiment profond, que cette femme avait été lésée par le temps et le destin.

 - A quelle heure je vous récupère mesdames ?

 - A minuit répondit Zahra, comme cendrillon, et cette fois tu en auras deux mon prince.

 Elles éclatèrent de rire , et s’engouffrèrent dans la salle où la fête battait déjà son plein.

 -Tu sais Zahra, ce soir, j’ai vraiment envie de m’amuser : Tiens prends ma veste et mon foulard, je vais droit sur la piste.

 - Eh bien ! Amuse-toi Amira, nous sommes là pour ça ! En plus, tu danses divinement bien, contrairement à moi. Allez donne , je te débarrasse , moi je vais papoter, c’est tout ce que je sais faire , tu le sais…J’ai vu là bas quelques amies, je vais les rejoindre.

 

Pour ne pas déroger aux convenances, mais trop pressée d’aller se trémousser, Amira lança un baiser de ses doigts fins à toute l’assistance, qui le lui rendit avec le sourire.

 Elle s’empara au passage d’un foulard à frou-frou et le passa autour de ses hanches en vagues , qui sensuellement faisait monter la houle en elle.

 Dans cette atmosphère psychédélique, tout son corps se libéra dans des vibrations intenses le temps de cette chanson rythmée .

 La musique s’arrêta ! La maîtresse de maison, très aux soins pour ses invitées, leur proposa de faire une courte pause musicale pour savourer le bon café qu’elle offrait et apprécier les délicieux gâteaux qu’elle avait soigneusement préparés et si joliment présentés, en laissant l’occasion aux unes et aux autres de se retrouver et de discuter avant de reprendre la danse et l’interminable défilé de la mariée qui avaient des toilettes dignes d’une princesse d’Orient.

 Avec beaucoup de regret, Amira rejoignit la table de ses amies.

 - Nous parlions de toi, Amira, lui dit Zahra . Ce soir tu es vraiment métamorphosée !Il y a du nouveau ? Slimane serait-il devenu plus attentionné ?

 - S’il pouvait te voir ainsi, reprit sa voisine , il tomberait surement amoureux de toi à nouveau ! Il est inconscient ce Slimane, je t’assure !

 Pensive, lointaine, Amira ne répondait que par quelques regards furtifs ou quelques sourires évasifs , laissant libre cours aux balivernes de ses amies.

 La musique reprit de plus belle . Sans dire mot, Amira se leva comme sur un nuage. Elle s’éleva avec cette musique de son terroir. Cette musique qui, dans tous ses états d’âme, et quelque soit le lieu, l’élevait et la transportait vers des espaces inexplorés où elle seule pouvait pénétrer à travers des étoiles et des arcs-en-ciel, par des sentiers parsemés de pétales de roses et parfumés au jasmin, pour y déposer à chacun de ses passages tout le poids de sa triste vie.

 

Son visage se referma peu à peu, il se fit de plus en plus triste. Ses yeux mi-clos laissaient entrevoir tout le désarroi de l’univers. Mais son corps telle une libellule se mouvait langoureux, dans une grâce infinie. Sensuelle, voluptueuse, Amira était désormais seule sur la piste, sous l’emprise de son démon. Les autres danseuses avaient fait une ronde autour d’elle pour contenir ses mouvements tantôt en vagues douces, tantôt brusques et violents. Les plus averties dansaient sur place comme pour l’encourager à exorciser ce mal qui l’habitait, tandis que les plus jeunes s’éloignaient timidement de ce cercle.

 Ses pas se firent de plus en plus rapides, son cœur battait de plus en plus fort et la sueur ruisselait sur son corps en transe comme une pluie du mois d’août.

 Elle tournait, tournait et tournaient encore, et dans son état second, en apesanteur, elle tentait d’attraper un rêve qui lui échappait.

 La musique se tut, Amira s’effondra dans un ultime cri de détresse. Son corps électrifié, se débattit encore quelques secondes avant de s’immobiliser totalement.

 

L’assistance retint son souffle, Zahra accourut et se fraya un chemin pour tomber à genoux aux côtés de son amie, faisant signe au DJ de remettre la musique et aux autres dames et demoiselles de reprendre la fête. Zahra connaissait bien son amie. Elle savait qu’à ce moment, elle avait fini de vomir tout son mal être , et que plus rien ne pouvait lui arriver.

 - Amira, Amira ! C’est fini là !

 - Amira ! réveille-toi, je suis là, disait une voix masculine, lointaine, comme tirée d’un puits asséché.

 Amira entrouvrit les yeux, elle ne reconnaissait pas le lieu.

 -Où suis-je ? Zahra, Zahra…

 Du fond de sa torpeur , elle vit, penché vers elle, le visage de Slimane en larmes, l’appelant de toute son âme pour qu’elle lui revienne.

 Elle s’agrippa à son cou , il la serra tendrement et lui dit à l’oreille : « Amira, ne crains rien, je suis là maintenant, nous sommes à la clinique, tu es enceinte ma beauté ». Nora

Lu 665 fois Dernière modification le jeudi, 30 juin 2016 09:33