Les premiers soins d’urgence: Un pacte et une charte d’éthique

Par Ahmed Tessa
Source:http://www.liberte-algerie.com/contributions/un-pacte-et-une-charte-dethique-3910

Une perte sèche de 12 semaines/an par rapport à la norme internationale (36 semaines/an de cours effectifs). Ainsi, avec deux mois et demi (12 semaines) de perdu chaque année, et cumulés sur une scolarité de treize ans, l’élève algérien arrive à la fin de sa 3e AS avec une perte (en leçons) de 32 mois.
Sur toute une scolarité normale, il est privé de deux années et huit mois en cours et en savoir.

Pour l’observateur averti, le constat établi en juillet 2014, lors de l’évaluation d’étape de la réforme de l’école, était prévisible. La réforme a été mal engagée dès le départ en 2003. Elle a souffert d’une erreur d’aiguillage qui a occulté le volet formation des enseignants en tant que préalable au lancement des nouveaux programmes et de l’approche pédagogique. Sa mise en œuvre en a subi les contrecoups. Elle a été incohérente et chaotique avec son lot de dysfonctionnements. C’est là quelques conclusions auxquelles a abouti la Conférence nationale sur l’évaluation de la réforme de l’école qui s’est tenue les 20 et 21 juillet 2014 à Alger. Une rencontre ponctuant une large concertation d’une année qui a vu s’exprimer toutes les composantes de la communauté éducative du pays ainsi que les spécialistes. Des recommandations ont été faites. Elles doivent se traduire, en principe, par des mesures correctrices. Selon le discours officiel, ces mesures échelonnées dans le temps ne sont pas synonyme de rupture avec l’acte fondateur de la réforme de l’école, à savoir le rapport de la commission Benzaghou et les orientations du Conseil des ministres d’avril 2002.


Comme solutions de fond, la Conférence nationale préconise trois leviers à actionner simultanément : “la refonte pédagogique, la  gouvernance et la professionnalisation via la formation.” Vaste programme s’il en est mais qui nécessite un surcroît de sensibilisation et de clarification, tant ces concepts-clés sont difficiles à maîtriser d’emblée. Pour la rentrée scolaire de septembre 2014, l’opinion publique attendait avec impatience les premières mesures concrètes. Ainsi, des décisions sont prises pour l’année scolaire en cours. Elles figurent parmi celles que tout un chacun attendait : suppression de la deuxième session de l’examen de fin du primaire, allègement de 30% — quoique encore insuffisant — du poids du cartable, bonification de la moyenne des élèves admis au baccalauréat pour une orientation universitaire meilleure (fiche d’évaluation continue), réactivation du partenariat interministériel pour compléter l’épanouissement global de la personnalité de l’élève (animation culturelle, sportive, scientifique) et primauté du pédagogique sur l’administratif.
En éducation les actions stratégiques ne sont structurantes que dans la durée. L’improvisation et la précipitation sont mortelles. Ces actions stratégiques exigent un climat de travail serein au sein du secteur. Une sérénité accompagnée, voire précédée par des rapports de confiance mutuelle entre l’administration scolaire, les enseignants, les élèves et les partenaires sociaux. À l’aune de cette exigence, nous pouvons dire que pour l’école algérienne, le temps est compté car elle en a que trop perdu depuis deux décennies, au moins.  

L’Algérie : dernier de la classe
Cette sérénité et cette confiance mutuelle sont des préalables à toute amélioration de la qualité des prestations de l’école. Mieux : elles conditionnent la mise en œuvre du triptyque stratégique “refonte pédagogique - gouvernance - professionnalisation via la formation”.  Elles s’imposent comme les deux conditions incontournables qui garantissent une année scolaire pleine et effective et non tronquée par des semaines d’inactivité. Il est maintenant établi que l’Algérie parade au dernier rang mondial en ce qui concerne le nombre de semaines de cours dispensés aux élèves. Si notre loi d’orientation de janvier 2008 exige 32 semaines au minimum, la réalité des faits nous démontre que chaque année, depuis deux décennies, nos élèves, plus particulièrement ceux de terminale désertent les établissements au bout de 24 semaines maximum — dès le mois d’avril. Une perte sèche de 12 semaines/an par rapport à la norme internationale qui est de 36 semaines/an de cours. Et dire que partout ailleurs, y compris dans les pays pauvres, cette norme est respectée scrupuleusement et certains pays vont jusqu’à 40 semaines de cours par an. Ainsi, avec deux mois et demi (12 semaines) de leçons perdues chaque année, et cumulés sur une scolarité de treize ans, l’élève arrive à la fin de sa 3°AS avec une perte sèche (en leçons) de trente-deux mois. En résumé, sur l’ensemble d’une scolarité normale, l’élève algérien est privé de deux années et huit mois en apprentissage/acquisition de connaissances. Et autant de compétences restées en jachère, non développées ! Cette privation de leçons fait parvenir des bacheliers en première année d’université avec une scolarité amputée de plus de deux ans — 36 mois exactement.
Que peut faire l’université avec des étudiants munis d’un viatique de scolarité amputée de deux ans et demi (10 ans et demi au lieu de 13 ans) ? Seulement se plaindre du faible niveau des bacheliers et les faire redoubler en masse dès la première année. Il s’agit là d’un drame national — sans parler du hiatus linguistique qui perdure entre l’école et l’université : l’arabe comme langue d’enseignement dans les cycles scolaires et le français réservé à l’université. Un hiatus qui amplifie, en l’aggravant, les deux années scolaires et demie de déficit.
De multiples causes sont à l’origine de ces dysfonctionnements, notamment le déficit en 12 semaines de cours par an. Parmi ces causes, nous retrouvons des éléments constitutifs de l’archaïsme pédagogique. Le malheur pour notre école est que les vieux reflexes professionnels perdurent dans nos classes. Des pratiques d’enseignement magistrales qui poussent l’enseignant à parler sans arrêt et l’élève à écouter, passivement ; des apprentissages centrés sur le recours quasi exclusif à la mémorisation ou montage d’automatismes/reflexes. Seule une refonte pédagogique couplée avec un perfectionnement/recyclage soutenu,  mettra fin à cet archaïsme. De la sorte l’élève et l’enseignant algériens s’arrimeront aux pratiques pédagogiques en vogue dans les établissements scolaires des pays avancés.
Nous citerons d’autres pratiques préjudiciables à la scolarité telles que l’incitation et la contrainte sur les élèves pour qu’ils achètent   des cours payants auprès d’une certaine catégorie d’enseignants/commerçants — une minorité, Dieu merci. Mais une minorité nuisible à l’image de la profession, celle de l’écrasante majorité de nos enseignants. Il est vrai que cette entorse à la morale est encouragée par la nature des épreuves des examens et compositions qui sont caractérisées par la mémorisation de leçons, y compris en philosophie, en maths et en physique (le comble !). N’est-ce pas que cette façon d’enseigner et d’évaluer a encouragé les candidats aux examens à se réfugier dans les caves et garages au lieu d’aller en classe ? Sans parler du mode de régulation de la progression dans le programme opéré par cette minorité d’enseignants/commerçants. Ils  accélèrent ou retardent la cadence des leçons selon l’épaisseur du portefeuille réglée sur le nombre d’élèves/clients inscrits à leurs cours clandestins. Cette pratique de commerce informel (trabendo) nous éloigne de la pédagogie  ou de l’éducation. Une pratique qui traduit un état d’esprit formaté par la fuite devant le devoir moral et les obligations professionnelles.
Cette triste réalité nous amène à cette vérité : le débat autour de l’école ne saurait être confiné aux seuls aspects pédagogiques et socioprofessionnels. On ne peut l’amputer (le débat) de sa dimension morale qui conditionne, qu’on le veuille ou pas, tout le reste. Certes, l’école a besoin d’enseignants munis d’un bon niveau et bien rétribués. Si elles sont nécessaires, ces deux conditions (qualification et salaire), ne sont nullement suffisantes pour remplir une aussi noble mission que celle d’enseignant/éducateur et répondre aux besoins réels des élèves. Et aux anciens de nous rappeler ce précepte moral de la vocation enseignante : “si tu veux t’enrichir (matériellement) change de métier.”  Et au grand écrivain égyptien Ahmed Chawki d’écrire : “L’enseignant aurait pu être un prophète.”

Que faire ?
En plaçant la gouvernance comme l’une des priorités de sa stratégie, le ministère de l’Éducation nationale vise la mise en place de ce climat de travail serein et empreint de confiance mutuelle. Il reste aussi à donner vie à trois  idées avancées par la ministre lors de ses sorties médiatiques et qui ont suscité des échos auprès de la famille de l’éducation. Il s’agit de l’élaboration d’un pacte national pour la sauvegarde de l’école, ainsi que d’une charte d’éthique pour la communauté éducative. Des réactions n’ont pas tardé à se manifester. Dépourvus d’arguments, d’aucuns se rejettent gratuitement une telle éventualité. On comprend aisément les raisons de ce refus de voir la communauté éducative se doter d’instruments de stabilisation indispensables à un secteur connu pour ses perturbations récurrentes. D’autres applaudissent, des enseignants et des parents, ayant décelé, à travers ces deux instruments de stabilisation, une occasion de rendre aux fonctionnaires du secteur toute leur dignité. Par là aussi, la satisfaction de se construire une identité professionnelle enfin reconnue à sa juste valeur. De quoi s’agit-il au juste ? Un pacte comme son nom l’indique est un contrat entre partenaires. Il les engage à préciser la nature de leurs relations, à fixer des objectifs communs dont celui de servir l’intérêt de l’élève. C’est sur ce dernier point, l’élève, que se focalisent toutes les actions initiées dans le domaine de l’éducation – tant administratives que pédagogiques. L’élève, son épanouissement, sa réussite, son bien-être au sein de l’école : voilà le smig scolaire à codifier. Une ligne rouge à ne pas dépasser au risque de déséquilibrer l’édifice scolaire et d’hypothéquer les belles professions de foi véhiculées par la noblesse et l’aura du métier d’éducateur. L’élaboration d’un pacte est une œuvre collective qui aide à souder les rangs de la communauté éducative du pays. En le paraphant, les partenaires (tutelle, syndicats, parents), tous acteurs du processus éducatif,  adresseront aux huit millions d’élèves et à leurs parents un message d’espoir. Cet engagement collectif servira à rassurer et surtout à sécuriser des élèves terrorisés par le spectre des leçons perdues. Est-ce trop demander que de formaliser une volonté commune de rendre à l’institution scolaire sa véritable vocation : éduquer et instruire ? De la sorte, se matérialiseront les conditions psychologiques qui assureront aux élèves une année scolaire pleine et fructueuse,  à l’instar de leurs pairs des autres pays.
Quant à la charte d’éthique, elle s’adressera à titre personnel à chaque membre de la communauté éducative : les personnels enseignants, les administratifs, les parents et les élèves. En ayant contribué à son élaboration, son destinataire se fera un devoir d’assumer ses dispositions. En clair, une charte d’éthique éducative stipule que pour garantir les droits de l’élève, l’éducateur est tenu d’observer scrupuleusement ses propres devoirs et ses obligations professionnelles. N’est-ce pas que la raison d’être de tout éducateur est d’agir pour garantir les droits de son élève ?
Droits et devoir de tout un chacun seront portés à la connaissance de l’ensemble des membres de la communauté éducative. Et nul ne pourra se retrancher derrière la méconnaissance du texte. Toute charte d’éthique tend à conscientiser et à rendre opérationnels les principes moraux qui doivent régir le fonctionnement d’une communauté, lui garantir cohésion et pérennité.
Comme le dit si bien cette sagesse africaine, “il faut tout un village pour éduquer un enfant’’, gérer une école ou un système scolaire requiert la participation active de chaque membre de la communauté. Cette participation active demeure l’un des objectifs communs que se partagent le pacte national de sauvegarde de l’école et la charte d’éthique. Leur adoption consensuelle augurera d’un avenir radieux pour l’école algérienne. À commencer par la réconciliation entre l’élève et l’école. Alimenté par le nouvel état d’esprit que ne manqueront pas de créer ce pacte et cette charte, l’établissement scolaire se transformera en un  milieu attrayant et stimulant. L’élève s’y sentira en sécurité, presque dans une seconde famille, entouré qu’il sera par des éducateurs affectueux, bienveillants et soucieux de son épanouissement intellectuel, affectif, physique. Méditons la sagesse de nos aînés : “Éduquer et instruire un enfant consistent à bâtir la société de demain.” Quel profil lui destine-t-on ? Une société ancrée dans des valeurs humanistes ou une société gangrenée par les égoïsmes et la médiocrité ?


A. T.
(*) Pédagogue

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