Mon père ce héros.

ensemble

"Un ami de Kabylie Ahmed H, m'a livré dans une grande émotion le souvenir poignant de son père "Allah yarehmou", très touchée par ce partage et très ébranlée par l'anecdote, j'ai pris pour but d'en faire un récit et de le partager à mon tour avec vous...Il sera , et j'ose l'espérer, le point de départ d'un débat sur le thème qui y est proposé... Bonne fête de yennayer à tous...assougas, ameggaz...عام سعيد و عمر مديد"

Ah ! Comme  mon père me manque ! Comme il me manque de l’entendre réciter sans faille, fables et poèmes ! Comme me paraissent loin ces veillées en toute saison ; à la chaleur de l’âtre ou sous les figuiers ; au son du crépitement du feu ou au chant des grillons joyeux ; quand d’une douce voix feutrée il nous contait mille et une histoires apprises ou inventées, et d’autres encore, riches de sa vie.

 

Elève en culotte courte ou en gandoura, le Fouroulou que fut mon père se distinguait déjà par ses résultats et ses qualités de narrateur et d’orateur, faisant la fierté de ses parents et gagnant l’estime et le respect de ses enseignants en  participant  avec grand succès aux concours scolaires de récitation.

Lui, le petit Kabyle, au nom si répandu de MohSaid, osait braver la langue de Molière, l’affronter, la dompter et parader à travers son verbe le plus fin, offrant en ces années trente, le plus beau spectacle poétique à cette assistance souriante, sagement assise aux bancs rangés sous le préau de l’école des « Ouadhias », pour la circonstance.

Quand son tour arriva, il avança tremblant comme une feuille de mûrier sous le vent d’automne, se mit face à son auditoire, pieds joins et mains derrière le dos. Son cœur battait tellement fort, qu’il ne s’entendait plus réciter. Mais encouragé par les regards bienveillants du père Mennart son instituteur, il gagna en assurance et récita sans embûche « La dernière bataille ». Il célébra ses vers qu’il connaissait par cœur et sautait de l’un à l’autre allègrement, comme on saute , enfant heureux, dans les flaques d’eau à la sortie  de l’école, pour éclabousser de plaisir l’ouïe fine de ce public averti, venant encourager à ce concours, ces jeunes prodiges.

 

Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.
C'était un Espagnol de l'armée en déroute
Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié.
Et qui disait: " A boire! à boire par pitié ! "
Mon père, ému, tendit à son hussard fidèle
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit: "Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. "
Tout à coup, au moment où le hussard baissé
Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de Maure,
Saisit un pistolet qu'il étreignait encore,
Et vise au front mon père en criant: "Caramba! "
Le coup passa si près que le chapeau tomba
Et que le cheval fit un écart en arrière

…Mais intimidé par tous ces regards, écrasé par le silence, imprégné jusqu’au os du lourd sens de ce poème, arrivé au dernier vers, il se tut : Douloureux moment, la page blanche, la ligne effacée, le néant fatal qui allait faire perdre à mon père le beau miroir, prix de ce concours, qu’il voulait tant offrir à sa mère, et qu’il ne cessait d’admirer depuis quelques semaines déjà.

Et malgré tous les regards encourageants de l’assistance, malgré l’insistance du maître, malgré les gestes de secours de ses camarades, il ne put retrouver son vers enfoui dans les tréfonds de sa mémoire… Une minute, une petite minute de silence qui lui parut dans son âme d’enfant une éternité… Il reprit son souffle, l’extirpant douloureusement de tout son être, et dans un ultime effort, il clama dans sa langue maternelle le dernier vers de Victor Hugo :

« xas efk-as  ad isew »… (Donne-lui tout de même à boire) dit mon père.

Il l’avait bue cette langue de Molière, comme on boit aux sources fraiches du Djurdjura. Cette traduction improvisée, et ce mariage entre deux cultures, rappela le temps d’un vers la beauté poétique de toute langue et lui  valut tous les honneurs d’être couronné lauréat à ce concours au grand bonheur de sa douce maman miroir de son cœur.

Des années durant, le père Mennart, en parfait kabylophone, ne manquait jamais de le taquiner lui disant : « Comment il a dit ? Comment ?:  "xas efk-as  ad isew ?", ce qui faisait rougir l’enfant et rire aux éclats l’adulte qu’il fut.

Mais comme Victor Hugo aurait été fier de voir ce môme, du haut de ses montagnes oubliées, traduire aussi parfaitement ne serait-ce qu’un seul vers de son poème.

Ah ! Comme il me manque, mon père au sourire si doux... et comme il manque à nos classes, cet esprit vif et intelligent à qui j’aurais envie de dire dans une langue qui est mienne mais que je ne connais pas :

“ Fket-as ad isew, tutlayt-a, akk tutlayin”…

“Donnez-lui à boire cette langue et toutes les langues.”

NORA

Votre commentaire